📖 Article de fond · n°3

Un mammouth sur le bureau, et tout le monde dans le cadre

29.10.2026 · Horizon IF · Lire sur X · Annonce sur X

Le futur a ses conditions. Article de fond, 29.10.2026.

Sur un bureau, un verre d'eau. À côté, un mammouth laineux et un homme des cavernes, tous deux numériques, posés là par un téléphone. En bas de l'écran, un homme assis à son bureau tient un smartphone ; une voix off commente. Le mammouth boit dans le verre. Un peu plus tard, une lampe de poche entre dans la scène. L'écran est partagé en deux : en bas, ce qui a été filmé ; en haut, ce que l'application en a tiré.

C'est la démonstration que Divesh Naidoo, fondateur de l'application Simulon, a publiée sur X le 28 octobre à 17 h 16 (heure suisse). Son message, en entier : « Introducing Reality-Aware Rendering in @Simulon, a completely new way to create with the real world. Place neural assets with your phone and act out the scene. When you stop recording, Simulon renders the take, reading everything in it (what you do, what you say and the place around you), and your assets respond to all of it. The final is regenerated from your recording: a new performance of the scene, not a copy of the footage. Available now on iPhone. Coming to Android soon. » (Voici le rendu « conscient de la réalité » dans Simulon, une toute nouvelle façon de créer avec le monde réel. Placez des objets neuronaux avec votre téléphone et jouez la scène. Quand vous arrêtez d'enregistrer, Simulon calcule la prise en lisant tout ce qu'elle contient, ce que vous faites, ce que vous dites et le lieu autour de vous, et vos objets réagissent à tout cela. Le résultat final est régénéré à partir de votre enregistrement : une nouvelle interprétation de la scène, pas une copie de la prise. Disponible dès maintenant sur iPhone. Bientôt sur Android.) Au 29.10.2026 à 8 h 42, le post comptait 697 861 affichages et 9 454 mentions j'aime (API X).

Spectaculaire. Notre question est plus terre à terre. Que faut-il pour que ce genre d'outil entre dans le quotidien d'un vidéaste de Fribourg, et que change-t-il quand l'application doit d'abord avaler notre salon, notre voix et parfois les gens qui passent derrière nous ?

Ce que l'outil fait vraiment

Le post le dit en toutes lettres : le rendu final est « regenerated from your recording », une nouvelle interprétation de la scène, pas une copie de la prise. C'est la vidéo, vue seule, qui peut prêter à confusion. Avec ses deux images l'une au-dessus de l'autre, on peut croire assister à de la réalité augmentée en direct. Ce n'en est pas.

Divesh Naidoo l'a confirmé dans ses réponses sous le post. À quelqu'un qui demandait si c'était en temps réel : « Not real-time, takes a couple minutes to reason and render. But realtime is the goal! » (Pas en temps réel, il faut quelques minutes pour raisonner et calculer le rendu. Mais le temps réel est l'objectif !). À un autre qui demandait « Why is it out of sync? » (pourquoi est-ce désynchronisé ?) : « The final is regenerated from the recording so retiming and some changes in the interactions occur. We can stick more closely to the original input video at the expense of realism in the final render. Perhaps we will have this as an option. » (Le résultat final est régénéré à partir de l'enregistrement, donc il y a des changements de rythme et certaines interactions changent. Nous pouvons coller davantage à la vidéo d'origine, au prix du réalisme du rendu final. Nous en ferons peut-être une option.)

Autrement dit, la vidéo finale n'est pas votre vidéo avec un mammouth ajouté. C'est une nouvelle vidéo, fabriquée par des modèles génératifs à partir de la vôtre. Quelques internautes l'ont relevé, parfois sans tendresse, depuis des comptes peu suivis (82 et 790 abonnés) dont les réponses n'avaient presque pas été vues au moment de notre lecture. Le premier commence d'ailleurs par un éloge, « This is unbelievably amazing! Extraordinary stuff. » (C'est incroyablement bluffant ! Extraordinaire.), avant de reprocher : « But why are you demoing real time when the app only does a post scene generative render?! Seems like a marketing ploy which is a bad vibe » (Mais pourquoi montrer du temps réel alors que l'application ne fait qu'un rendu génératif après la scène ? Ça ressemble à un coup de marketing, et ça laisse une mauvaise impression). Un autre balaie : « Nothing ground breaking here, a simple gen ai video wrapper » (rien d'inédit, une simple surcouche de vidéo générative).

Les deux reproches ne se valent pas. Le second est discutable : l'intérêt de Simulon tient justement à la manière de diriger le modèle, par le geste et la voix plutôt que par un texte tapé au clavier. Le premier est plus sévère qu'il ne faudrait, puisque le texte du post annonce bien une régénération. Il pointe pourtant une vraie faiblesse : une vidéo circule souvent sans son texte, et deux images l'une au-dessus de l'autre, vues seules, peuvent laisser croire à autre chose que ce qu'on achète.

Le prix d'entrée, et ce qu'il ne dit pas

Côté porte-monnaie, au 29.10.2026 à 8 h 43, le site de Simulon affiche deux formules : Plus à 14,99 dollars par mois, Pro à 39,99 dollars, avec 100 crédits offerts une seule fois pour essayer les objets de la bibliothèque. Créer ses propres personnages exige un abonnement payant. L'App Store suisse liste l'application comme gratuite avec achats intégrés, réservée aux 13 ans et plus, et affiche ces achats en francs : Plus à CHF 14.00 ou CHF 20.00, Pro à CHF 35.00 ou CHF 50.00, sans que la fiche précise ce qui distingue les deux montants. L'application tourne sur iPhone (l'App Store mentionne aussi l'iPad) ; pour Android, le fondateur écrit « Coming to Android soon ».

Le vrai flou est ailleurs. Combien de crédits coûte une prise ? Un utilisateur l'a demandé publiquement au fondateur, en jugeant le système « not transparent enough ». Réponse de Divesh Naidoo, le 29 octobre au matin : « Yes you're right and we will add a better way to understand this more clearly. Most likely a breakdown that shows what each task costs in the app as there are a few different things that require different levels of compute. » (Oui, vous avez raison, et nous allons ajouter un moyen de le comprendre plus clairement. Probablement un détail qui montre ce que coûte chaque tâche dans l'application, car plusieurs opérations demandent des niveaux de calcul différents.) Aujourd'hui, l'abonné ne sait donc pas précisément ce qu'il paie à l'usage.

Première condition, qui n'a rien de technique : pour qu'un outil créatif entre dans une routine, il faut pouvoir en prévoir le coût.

Votre salon, votre voix, et le voisin

Pour que l'objet virtuel réagisse à la pièce, l'application doit comprendre la pièce. Dans sa fiche de confidentialité sur l'App Store suisse, le développeur déclare collecter, entre autres, du « contenu utilisateur » et un « balayage de l'environnement » liés à l'identité de l'utilisateur. Apple précise que ces informations « n'ont pas été vérifiées » par elle.

La politique de confidentialité de Simulon, mise à jour le 22 octobre 2026, est plus détaillée, et sur plusieurs points plutôt rassurante. L'entreprise, Beamm Technologies Inc., enregistrée dans le Delaware selon ses conditions d'utilisation (art. 1.1), avec une société sœur au Cap qui développe le service, écrit : « We do not train AI on your data » (nous n'entraînons pas d'IA sur vos données). Elle affirme ne pas utiliser de reconnaissance faciale et ne pas créer « face templates, voiceprints or other biometric identifiers » (modèles de visage, empreintes vocales ou autres identifiants biométriques) à partir des captures. Les contenus supprimés disparaissent de ses sauvegardes en sept jours, selon le même texte, qui prévient toutefois que « Three things can outlast a delete » (trois choses peuvent survivre à une suppression), notamment un fichier encore utilisé par une autre création ou la copie derrière un lien de partage.

Mais la même politique décrit aussi la chaîne. Un « language model provider » situé aux États-Unis « reads your descriptions, photos and recorded clips to understand what you want and what they show » (lit vos descriptions, photos et clips enregistrés pour comprendre ce que vous voulez et ce qu'ils montrent). D'autres fournisseurs de modèles d'IA se trouvent aux États-Unis, en Allemagne, à Singapour et à Hong Kong, sans être nommés dans le tableau de la politique, qui renvoie à une page « AI and Your Content » que nous n'avons pas consultée. Pour la Suisse, Simulon désigne un représentant, le cabinet HÄRTING à Zoug, et dit encadrer les transferts par les clauses contractuelles types de la Commission européenne.

Et puis il y a la phrase qui concerne tout le monde, y compris ceux qui n'installeront jamais l'application. Section 3.1 : « Scenes you capture may include other people, such as passers-by. You are responsible for respecting their privacy and getting consent where the law requires it » (les scènes que vous filmez peuvent inclure d'autres personnes, comme des passants. Vous êtes responsable de respecter leur vie privée et d'obtenir leur consentement là où la loi l'exige). La responsabilité est renvoyée à l'utilisateur. C'est là que le droit suisse a son mot à dire.

Ce que dit le droit suisse, sans loi sur l'IA

La Suisse n'a pas de loi spécifique sur l'intelligence artificielle. Le portail PME de la Confédération le rappelait encore le 23 septembre : « À ce jour, aucune législation transversale spécifique à l'IA n'existe en Suisse », et l'avant-projet destiné à la consultation est attendu « au printemps 2027 ». Le même texte ajoute que l'IA « ne se développe toutefois pas dans un vide juridique ».

Pour une vidéo tournée avec un téléphone, le vide est même assez bien rempli. Le Préposé fédéral à la protection des données (PFPDT) pose le principe sans détour : « Toute personne détient un droit sur sa propre image. » Une personne reconnaissable sur une image, c'est une donnée personnelle. Pour les passants filmés ouvertement dans l'espace public, qui ne sont pas le sujet principal, le Préposé estime qu'il suffit de supprimer l'image ou de renoncer à la publier si quelqu'un le demande. Mais dès qu'une personne en particulier est au centre, la règle se durcit : elle « doit ici avoir la possibilité d'examiner les photos qu'il est prévu de publier, et elle devra être informée du contexte de la publication prévue ». En cas de publication illicite, elle peut agir en justice.

Ce cadre, pensé pour des photos, vaut a fortiori pour une vidéo régénérée : le fondateur l'a dit, des interactions changent au rendu. Un collègue filmé à l'arrière-plan pourrait voir son image retravaillée par une machine.

Cas fictif, à titre d'illustration : une enseignante de Sion filmerait sa classe pour faire apparaître un dinosaure au milieu des pupitres, puis publierait la vidéo sur le compte de l'école. Les élèves y seraient reconnaissables, et leurs gestes pourraient avoir été légèrement recomposés par le rendu. Selon les recommandations du PFPDT, il lui faudrait l'accord des élèves concernés et, pour des mineurs, celui des parents, en précisant où et comment la vidéo serait diffusée. L'outil ne le lui rappellerait pas forcément au moment de publier.

Et de l'autre côté de la frontière

Dans l'Union européenne, le règlement sur l'IA impose depuis le 2 août 2026 des obligations de transparence (article 50), comme nous l'avons détaillé dans notre article n°1. Simulon y fait d'ailleurs référence dans ses conditions d'utilisation : pour respecter « Article 50 of the EU Artificial Intelligence Act », les images produites portent des métadonnées C2PA et un filigrane invisible, et « videos may carry an invisible watermark too » (les vidéos peuvent aussi porter un filigrane invisible). « May », pas « will » : pour la vidéo, l'engagement reste conditionnel.

Le règlement a une limite que peu d'utilisateurs connaissent. La Commission l'écrit dans sa foire aux questions : quand une personne utilise une IA à titre personnel, par exemple « to generate deepfakes and disseminate them on social media » (pour générer des deepfakes et les diffuser sur les réseaux sociaux), cet usage est « excluded from the scope of the AI Act » (exclu du champ du règlement). Ce n'est plus le cas dès qu'il s'agit d'une activité dont on tire régulièrement un bénéfice économique : le créateur qui monétise devient un « déployeur » et doit signaler ses deepfakes de manière visible, sans pouvoir se reposer sur le seul filigrane du fournisseur. Pour les œuvres « evidently artistic, creative, satirical, fictional […] », l'obligation se limite à une mention qui ne gâche pas l'œuvre.

Simulon, de son côté, renvoie la balle dans ses conditions : si vous publiez un contenu qui pourrait être pris pour une vraie vidéo d'une vraie personne, d'un lieu ou d'un événement, « you are responsible for telling viewers it was made with AI where the law requires that » (vous êtes responsable d'indiquer aux spectateurs qu'il a été fait avec l'IA, là où la loi l'exige).

Pour un créateur romand, la situation est donc à deux vitesses. S'il vise un public européen et vit de ses vidéos, l'article 50 le concerne : le portail PME rappelle que les règles de l'UE peuvent s'appliquer à des acteurs de pays tiers quand les résultats sont utilisés dans l'Union. S'il poste pour le plaisir depuis Neuchâtel, il relève surtout du droit suisse de la personnalité et de la protection des données, en attendant l'avant-projet de 2027.

Les conditions d'un usage quotidien

Je ne crois pas que Simulon soit un gadget. Diriger une scène avec le corps et la voix, plutôt qu'en tapant une invite, c'est un vrai pas vers des outils qu'on comprend sans mode d'emploi. Une association sans budget d'effets spéciaux peut y trouver son compte.

Pour que cela devienne ordinaire plutôt qu'épatant, il faudra autre chose que de la puissance de calcul. D'abord un prix lisible avant d'appuyer sur le bouton, ce que l'entreprise promet sans calendrier. Ensuite des vidéos marquées pour de bon, et pas seulement « may » : ce sont elles, bien plus que les images fixes, qui circulent dans les groupes WhatsApp de famille. Et surtout, au moment de publier, un rappel de ce que la politique de confidentialité confie à l'utilisateur dans une section que presque personne ne lira. Il y a peut-être quelqu'un d'autre dans le cadre.

Il reste une question que la démo ne pose pas. Le fondateur écrit que le temps réel est « where it's going », la direction prise. Le jour où un téléphone ou une paire de lunettes recomposera en direct la scène qu'il filme, la différence entre filmer et fabriquer deviendra invisible à l'œil nu. Ce jour-là, la vraie valeur ne sera plus dans le mammouth. Elle sera dans la mention qui dira honnêtement ce qui s'est passé devant l'objectif.

Heures de consultation en heure de Zurich (UTC+1), le 29.10.2026.

  1. Divesh Naidoo (@diveshnaidoo), post X du 28.10.2026, 17 h 16 (heure suisse ; 16:16 UTC), avec vidéo de 80 secondes. Texte intégral (champ note_tweet) et compteurs lus via l'API publique X le 29.10.2026 à 08 h 37 ; compteurs relevés par la Vérification à 08 h 42. https://x.com/diveshnaidoo/status/2115477721455214623
  2. Divesh Naidoo, réponses sous le post (lues le 29.10.2026 à 08 h 39) : « Not real-time… », 28.10.2026, 19 h 29 : https://x.com/diveshnaidoo/status/2115511391453126755 ; « The final is regenerated… », 28.10.2026, 18 h 10, en réponse à « Why is it out of sync? » (@Spectreisgood, post 2115489394668732701 : https://x.com/Spectreisgood/status/2115489394668732701) : https://x.com/diveshnaidoo/status/2115491514264465908 ; « This is where it's going! », 28.10.2026, 19 h 30 : https://x.com/diveshnaidoo/status/2115511461422518391 ; « Yes, low light works pretty well », 29.10.2026, 00 h 46 : https://x.com/diveshnaidoo/status/2115591019819397249 ; « Yes you're right… », 29.10.2026, 06 h 00 : https://x.com/diveshnaidoo/status/2115670186179125277 (question de l'utilisateur : https://x.com/AiSocialEng/status/2115664007742796093).
  3. Réponses critiques sous le post (lues le 29.10.2026 à 08 h 38) : @aateeque (Asad Ateeque, 82 abonnés), 29.10.2026, 08 h 36 : https://x.com/aateeque/status/2115709427261251903 ; @Newspeye (790 abonnés), 29.10.2026, 08 h 24 : https://x.com/Newspeye/status/2115706231218200606
  4. Simulon, site officiel (formules et prix, FAQ), consulté le 29.10.2026 à 08 h 38, prix reconfirmés à 08 h 43 (archive de la Vérification). https://simulon.com
  5. Simulon (Beamm Technologies Inc.), Privacy Policy, « Last updated: 22 October 2026 » (sections 3, 5, 6, 7, durées de conservation, section 14), consultée le 29.10.2026 à 08 h 39 et 08 h 40. https://simulon.com/legal/privacy-policy
  6. Simulon (Beamm Technologies Inc.), Terms of Service, « Last updated: 22 October 2026 » (sections 7.5, 7.6, 8.1, 9), consultées le 29.10.2026 à 08 h 39, dont l'art. 1.1 (Delaware) ; archive de la Vérification à 08 h 43. https://simulon.com/legal/terms-conditions
  7. App Store Suisse, fiche « Simulon » (Beamm Technologies Inc ; âge 13+ ; historique des versions ; confidentialité déclarée par le développeur), consultée le 29.10.2026 à 08 h 38 ; prix CHF relevés dans l'archive de la Vérification à 08 h 43. https://apps.apple.com/ch/app/simulon/id6670765943?l=fr
  8. Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT), « Prendre et publier des photos », consulté le 29.10.2026 à 08 h 41. https://www.edoeb.admin.ch/fr/prendre-et-publier-des-photos
  9. Commission européenne, FAQ « Transparency obligations under Article 50 of the AI Act », consultée le 29.10.2026 à 08 h 39. https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/faqs/transparency-obligations-under-article-50-ai-act
  10. Portail PME de la Confédération (SECO), « Un avant-projet visant à réglementer l'IA sera élaboré d'ici début 2027 », 23.09.2026, consulté le 29.10.2026 à 08 h 40. https://www.kmu.admin.ch/fr/un-avant-projet-visant-a-reglementer-lia-sera-elabore-dici-debut-2027
  11. Vidéo de la démonstration (80 s), jointe au post de la source 1, téléchargée par la Vérification le 29.10.2026 à 08 h 42 (archive demo.mp4) ; description des scènes d'après l'analyse de la vidéo transmise à la vérification le 29.10.2026. https://video.twimg.com/amplify_video/2115477560108658689/vid/avc1/1920x2160/xfF62urSAEDv0xjq.mp4