« Be Right Back » : parler aux morts, c'est déjà possible ?

L'épisode, sans spoiler
« Be Right Back » ouvre la deuxième saison de Black Mirror. Il a été diffusé pour la première fois le 11 février 2013 sur Channel 4 et écrit par Charlie Brooker. Martha et Ash, un jeune couple, viennent de s'installer à la campagne. Ash meurt peu après. Une amie de Martha l'inscrit alors à un service qui promet de lui rendre la voix de celui qu'elle a perdu. L'épisode raconte ce qui se passe quand le deuil rencontre une machine prête à combler le vide. Nous n'en dirons pas davantage.
La technologie imaginée
Le service de l'épisode fonctionne par étapes. Il analyse d'abord les messages et les publications du défunt pour en reproduire la façon d'écrire, dans une conversation textuelle. Il imite ensuite sa voix, ce qui permet les appels. Il propose enfin une étape matérielle, une réplique physique. La série pose donc trois questions distinctes. Peut-on imiter une personnalité à partir de ses traces écrites ? Peut-on reproduire sa voix ? Peut-on lui rendre un corps ? Ce sont trois technologies différentes, et elles n'ont pas avancé à la même vitesse.
Ce qui existe aujourd'hui
Les deadbots, un secteur qui a un nom
Dans un article publié le 9 mai 2024 dans Philosophy & Technology, Tomasz Hollanek et Katarzyna Nowaczyk-Basińska, du Leverhulme Centre for the Future of Intelligence de l'université de Cambridge, analysent ce qu'ils appellent l'industrie de l'« après-vie numérique ». Ils définissent un « deadbot » comme une représentation numérique d'une personne décédée, produite par IA par un service de « recréation ». Le communiqué de l'université souligne que ces services sont déjà accessibles au grand public.
Les chercheurs ont construit trois scénarios fictifs pour montrer les risques. Dans l'un, le deadbot d'une grand-mère glisse de la publicité dans ses réponses. Dans un autre, un enfant à qui l'on répète que sa mère est « toujours là ». Dans le dernier, des proches qui ne parviennent pas à faire désactiver un abonnement prépayé par le défunt. Leurs recommandations portent sur des procédures pour « retirer » dignement un deadbot, une transparence réelle sur les risques, l'accès réservé aux adultes et le consentement à la fois de la personne recréée et de ceux qui interagiront avec elle.
Project December et HereAfter
L'article de Cambridge cite deux services existants. Le premier est Project December, une plateforme qui permet, moyennant paiement, des conversations textuelles simulées, y compris avec une personne décédée. Selon les auteurs, ce service fonctionnait d'abord avec GPT-3. OpenAI lui aurait ensuite coupé l'accès à son API, et la plateforme s'est reconstruite sur sa propre technologie. Le second est HereAfter, une start-up classée parmi les projets d'« immortalisation » numérique. Les auteurs mentionnent aussi un brevet de Microsoft pour des chatbots qui « ressusciteraient » des défunts et la possibilité, rapportée en 2022, de faire parler l'assistant Alexa d'Amazon avec la voix d'un proche disparu.
En Chine, un marché déjà constitué
C'est en Chine que l'étape suivante de l'épisode, l'avatar qui parle et qui bouge, est la plus avancée. En mai 2024, la MIT Technology Review a décrit un « business florissant ». Au moins une demi-douzaine d'entreprises proposaient alors de recréer des proches décédés, et des milliers de personnes avaient déjà payé pour ce service. Silicon Intelligence, une entreprise basée à Nanjing, revendiquait environ 1 000 clients pour ce type de service, à un prix allant de plusieurs centaines à plusieurs milliers de dollars. Super Brain, à Shanghai, disait avoir créé des répliques pour plus de 1 000 clients depuis mars 2023, entre 700 et 1 400 dollars. Le même article cite un professeur de l'université Tsinghua, Shen Yang. Il s'inquiète du risque de rester « constamment dans l'état de deuil ». Il juge aussi que tous les membres directs de la famille devraient donner leur accord avant de recréer un défunt.
Les clones de voix, entre usage et abus
Le deuxième étage de l'épisode, la voix, est sans doute le plus abouti techniquement. Les régulateurs s'y intéressent pour des raisons qui dépassent le deuil. Le 8 février 2024, la Commission fédérale des communications américaine (FCC) a adopté à l'unanimité une décision : les appels utilisant une voix générée par IA sont désormais considérés comme « artificiels » au sens de la loi de protection des consommateurs au téléphone (TCPA). Cette décision fait entrer ces appels automatisés dans le cadre de la loi. Dans l'Union européenne, l'article 50 du règlement sur l'IA impose, à partir du 2 août 2026, que les systèmes destinés à interagir avec des personnes les informent qu'elles parlent à une IA, sauf si c'est évident.
Verdict : déjà là, sauf le corps
La conversation est déjà là. Des services payants proposent de discuter avec une version simulée d'un défunt, en Occident comme en Chine. La voix et l'avatar animé sont déjà là eux aussi, avec une qualité inégale : l'article de la MIT Technology Review décrit des avatars encore « raides ». La réplique physique reste de la fiction : aucun des documents consultés ne décrit un produit qui donnerait un corps à un deadbot.
L'épisode avait surtout vu juste sur la dimension commerciale du deuil. Les inquiétudes des chercheurs de Cambridge (publicité, abonnements, impossibilité de dire adieu) décrivent des modèles économiques plus qu'une prouesse technique. Le débat a donc changé de nature. La question n'est plus de savoir si c'est possible, mais à quelles conditions cela devrait l'être.
Sources
- 1. Wikipedia, « List of Black Mirror episodes » (saison, date, équipe), https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_Black_Mirror_episodes, consulté le 3 novembre 2026.
- 2. Tomasz Hollanek et Katarzyna Nowaczyk-Basińska, « Griefbots, Deadbots, Postmortem Avatars: on Responsible Applications of Generative AI in the Digital Afterlife Industry », Philosophy & Technology, publié le 9 mai 2024, https://link.springer.com/article/10.1007/s13347-024-00744-w, consulté le 3 novembre 2026.
- 3. University of Cambridge, « Call for safeguards to prevent unwanted "hauntings" by AI chatbots of dead loved ones », https://www.cam.ac.uk/research/news/call-for-safeguards-to-prevent-unwanted-hauntings-by-ai-chatbots-of-dead-loved-ones, consulté le 3 novembre 2026.
- 4. Zeyi Yang, « Deepfakes of your dead loved ones are a booming Chinese business », MIT Technology Review, 7 mai 2024, https://www.technologyreview.com/2024/05/07/1092116/deepfakes-dead-chinese-business-grief/, consulté le 3 novembre 2026.
- 5. FCC, « FCC Makes AI-Generated Voices in Robocalls Illegal », 8 février 2024, https://www.fcc.gov/document/fcc-makes-ai-generated-voices-robocalls-illegal, consulté le 3 novembre 2026.
- 6. Règlement européen sur l'IA, article 50, https://artificialintelligenceact.eu/article/50/, consulté le 3 novembre 2026.
Bande-annonce officielle : non incluse, faute d'URL fiable hors YouTube.
